XVIII

Elle ne répond jamais, celle qui répondait toujours. J’essaye de croire que c’est bien qu’elle soit morte. Une pensée douce, c’est que maintenant et morte, elle n’est plus juive et qu’ils ne peuvent plus rien contre elle, plus lui faire peur. Dans son cimetière, elle n’est plus une Juive aux yeux sur la défensive, charnellement dénégateurs de culpabilité, une Juive à la bouche entrouverte par une obscure stupéfaction héritée de peur et d’attente. Les yeux des Juifs vivants ont toujours peur. C’est notre spécialité maison, le malheur. Vous savez, dans les restaurants de luxe, il y a la tarte maison. Nous, c’est le malheur maison, spécialité de la maison, gros, demi-gros et détail. Une autre bonne pensée, c’est qu’elle ne me verra pas mourir.

Plus rien. Silence. Elle est silence. Morte, me dis-je insatiablement à la fenêtre, sous le ciel aimé des niais amants mais que les orphelins détestent car leur mère n’y est pas. Morte, me dis-je avec les petits tremblements des fous. Celle qui a pensé, espéré et chanté est morte, me dis-je, résistant à l’attrait dangereux des paradis, morte, me redis-je idiotement, avec un sourire peu consolant. C’est peu varié et pas drôle. Pour moi non plus. De grâce, ne vous moquez pas. Que ma mère soit morte, c’est en fin de compte le seul drame de ce monde. Vous ne croyez pas? Attendez un peu, quand votre tour viendra d’être l’endeuillé. Ou le mort.

Je me retourne et je vois des objets qu’elle a vus et touchés. Ils sont là, près de moi, ce stylo, cette valise. Mais elle, elle n’est pas là. Je l’appelle par son nom de majesté et elle ne répond pas. Ceci est horrible car toujours elle répondait et si vite elle accourait. Que je l’ai appelée en sa vie, pour tout, pour rien, pour me retrouver clefs ou stylos égarés, pour bavarder, et toujours elle accourait, et toujours elle découvrait les clefs ou le stylo, et toujours elle avait des histoires de l’ancien temps à me raconter. Je suis allé machinalement ouvrir la porte de ma chambre mais elle n’était pas derrière la porte.

Ce petit oiseau qui est venu picorer sur le rebord de la fenêtre, je l’ai chassé. Elle aimait regarder les petits oiseaux dodus. Ils sont inutiles maintenant et je n’en veux plus. Assez, cette musique. J’ai fermé la radio, car toutes les nobles musiques sont ma mère et ses yeux qui me chérissaient, qui me regardaient parfois avec une folie de tendresse. Maintenant, c’est une fanfare qui défile dans la rue. Comme ils sont gais, ces vivants, et comme je suis seul. Je vais aller me tenir compagnie devant la glace. C’est un passe-temps, un trompe-mort. Et puis dans la glace, il y aura quelqu’un qui sympathisera.

Je me regarde dans la glace, mais c’est ma mère qui est dans la glace. J’ai un chagrin qui devient de corps, je suis blanc et tout moite. Sur ma joue, ce ne sont pas des larmes, ce privilège des peu malheureux, mais des gouttes qui coulent du front. Ces sueurs de la mort de ma mère sont glacées. Et soudain, c’est une indifférence de malheur, une anesthésie de malheur, un petit amusement de malheur qui me fait, devant la glace, machinalement presser le globe de mon œil. Ça fait une illusion d’optique et je vois dans la glace deux orphelins. Et avec moi, ça fait trois et ça tient compagnie. Douleur peu poétique, peu noble. De faire ce petit jeu de presser mon œil me donne un morne intérêt à vivre, un semblant de m’intéresser à quelque chose. Manger un gâteau pour faire quelque chose? Non, je veux ses gâteaux à elle. Il me reste une glace et mon égarement que j’y regarde, que je regarde en souriant pour avoir envie de faire semblant de vivre, tout en murmurant avec un petit rire un peu fou que tout va très bien, Madame la Marquise, et que je suis perdu. Perdu, perdi, perdo, perda. C’est une découverte que je fais. On s’amuse un peu dans le malheur.

Maintenant, c’est la nuit. Pour ne plus penser à ma mère, je suis sorti dans le jardin. Ma douleur et ma rouge simarre que le vent écartait en deux ailes sur la vivante nudité apparue me faisaient un pauvre roi fou dans la nuit insupportable où elle me guettait. Un chien errant m’a regardé avec les yeux de ma mère, et je suis rentré. Les morts aimés sont effrayants à minuit et ils revivent de vous effrayer. De jour, je ne suis guère autre, quoique vêtu comme eux et sachant feindre. De jour, dans leurs bureaux et leurs salons, je souris et je ne sais que leur dire. Mais un sosie, un bâtard brillant et sans âme, me remplace immédiatement et se fait admirer à mon grand mépris. Et moi, tandis qu’il parle et fait le gai et le charmant, je pense à ma morte. Elle me domine, elle est ma folie, reine des méandres de mon cerveau qui tous conduisent à elle trônant, en un étrange cercueil vertical, au centre de mon cerveau. Parfois, pendant trois secondes, je me dis qu’elle n’est pas morte. Et puis, de nouveau, je sais qu’elle est morte. Morte, me redis-je dans les salons où elle m’attend, où elle est sombrement entre moi et eux qui, de leurs minces lèvres, m’ont dit leurs condoléances, avec ces mêmes yeux faussement chagrinés que j’ai lorsque, moi aussi, je dis des condoléances.